Les dépenses de santé en France ont dépassé les 250 milliards d’euros en 2022, selon les données de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES).
Un chiffre qui donne le vertige et qui, année après année, continue de grimper.
Derrière cette réalité comptable se cache une question que beaucoup de décideurs politiques, d’économistes et de professionnels de santé posent de plus en plus ouvertement : et si l’on avait tout faux depuis le début ?
Et si le vrai levier pour maîtriser ces dépenses n’était pas de mieux soigner, mais de mieux prévenir ?
Un système de santé encore trop centré sur le curatif
Le modèle de santé français, comme celui de la plupart des pays occidentaux, a été construit autour d’une logique de réparation. On attend que la maladie apparaisse, puis on la traite. Cette approche a permis des avancées médicales considérables, des techniques chirurgicales de pointe, des traitements innovants, une espérance de vie qui a largement progressé au fil des décennies. Mais elle a aussi un coût structurel énorme.
La médecine curative mobilise des ressources massives : hospitalisations, médicaments, consultations spécialisées, rééducations. Or, une part significative de ces dépenses concerne des pathologies qui auraient pu être évitées ou retardées. Le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires, certains cancers liés au tabac ou à l’alimentation, les complications de l’obésité… Ces maladies chroniques représentent aujourd’hui la majorité des coûts de santé dans les pays développés, et elles sont en grande partie liées à des comportements et à des conditions de vie sur lesquels il est possible d’agir en amont.
En France, les affections de longue durée (ALD) concernaient plus de 12 millions de personnes en 2021 et représentaient environ 65 % des remboursements de l’Assurance maladie. Ce seul chiffre illustre à quel point le poids des maladies chroniques pèse sur les finances publiques.
La prévention : un investissement rentable sur le long terme
L’idée que prévenir coûte moins cher que guérir n’est pas nouvelle. Elle circule dans les discours politiques depuis des décennies. Mais elle peine encore à se traduire concrètement dans les budgets alloués à la santé publique. En France, la part consacrée à la prévention dans les dépenses de santé reste modeste, autour de 2 à 3 % selon les estimations, loin derrière ce que mobilisent les soins curatifs.
Pourtant, les études économiques sur le sujet sont assez claires. Des programmes de prévention primaire, comme la lutte contre le tabagisme, la promotion de l’activité physique ou les campagnes de vaccination, génèrent des économies substantielles à moyen et long terme. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a estimé que chaque dollar investi dans la prévention des maladies non transmissibles pouvait générer un retour de plusieurs dollars en termes de réduction des coûts médicaux et de gains de productivité.
La vaccination en est l’exemple le plus frappant. Le coût d’un programme vaccinal est sans commune mesure avec celui de la prise en charge des épidémies qu’il permet d’éviter. La quasi-élimination de maladies comme la poliomyélite ou la rougeole dans les pays développés a représenté des économies considérables pour les systèmes de santé, sans même parler de la souffrance humaine évitée.
Les maladies chroniques, un fardeau économique qui s’alourdit
Le vieillissement de la population amplifie encore cette problématique. Avec l’allongement de l’espérance de vie, le nombre de personnes atteintes de maladies chroniques augmente mécaniquement. Le diabète de type 2 touche aujourd’hui plus de 4 millions de personnes en France. Son coût annuel pour l’Assurance maladie est estimé à plusieurs milliards d’euros, en intégrant les consultations, les médicaments, les hospitalisations liées aux complications et les soins de longue durée.
Or, il est scientifiquement établi que cette maladie peut être prévenue ou retardée dans de nombreux cas par des modifications du mode de vie : alimentation équilibrée, activité physique régulière, contrôle du poids. Des interventions relativement peu coûteuses, comparées au traitement d’un patient diabétique pendant vingt ou trente ans avec toutes les complications que cela implique.
Le même raisonnement s’applique aux maladies cardiovasculaires, première cause de mortalité dans le monde. Hypertension artérielle, cholestérol élevé, sédentarité, tabagisme : ces facteurs de risque sont connus, mesurables et en grande partie modifiables. Agir sur eux en amont, c’est éviter des infarctus, des accidents vasculaires cérébraux, des insuffisances cardiaques qui mobilisent des soins intensifs extrêmement coûteux.
L’absentéisme et la perte de productivité : une dimension souvent oubliée
Le coût de la mauvaise santé ne se limite pas aux dépenses médicales directes. Il faut prendre en compte l’impact économique indirect, notamment à travers l’absentéisme au travail, la baisse de productivité et les arrêts de travail de longue durée.
En France, les arrêts maladie représentent un coût colossal pour les entreprises et pour la collectivité. Selon les données de l’Assurance maladie, les indemnités journalières versées pour arrêts de travail ont dépassé les 15 milliards d’euros en 2022. Une partie de ces arrêts est directement liée à des pathologies évitables ou à des conditions de travail dégradées qui auraient pu faire l’objet de mesures préventives.
La santé au travail est précisément un domaine où la prévention montre toute sa valeur économique. Des entreprises qui investissent dans le bien-être de leurs salariés, dans l’ergonomie des postes de travail, dans la prévention des risques psychosociaux, constatent une réduction de l’absentéisme et une amélioration de la performance globale. Ce n’est pas de la philanthropie, c’est du calcul économique rationnel.
Les inégalités sociales de santé : un angle mort de la prévention
La question de la prévention ne peut pas être abordée sans parler des inégalités sociales de santé. En France comme ailleurs, l’état de santé d’un individu est fortement corrélé à son niveau de revenus, à son niveau d’éducation et à son environnement de vie. Les populations les plus précaires sont aussi celles qui sont les plus exposées aux facteurs de risque et les moins bien armées pour y faire face.
Cette réalité pose un problème économique et éthique majeur. Les campagnes de prévention classiques, basées sur l’information et la sensibilisation, ont tendance à bénéficier davantage aux personnes déjà bien informées et disposant des ressources nécessaires pour modifier leurs comportements. Elles peuvent même, paradoxalement, creuser les inégalités en améliorant la santé des uns sans toucher les autres.
Une politique de prévention efficace doit donc être pensée en tenant compte de ces disparités. Cela implique des actions ciblées vers les populations vulnérables, des dispositifs accessibles financièrement et géographiquement, et une réflexion sur les déterminants sociaux de la santé : logement, alimentation, conditions de travail, accès à l’éducation.
Vers un nouveau modèle économique de la santé
Plusieurs pays ont commencé à repenser leur modèle de santé en plaçant la prévention au cœur de leurs priorités. Le Royaume-Uni, avec son National Health Service, a développé des programmes de dépistage systématique et de suivi des facteurs de risque à grande échelle. Les pays nordiques investissent massivement dans la santé publique et affichent des indicateurs de santé parmi les meilleurs au monde, avec des dépenses de soins curatifs proportionnellement moins élevées.
En France, des initiatives existent. Le Programme national nutrition santé (PNNS), les politiques de lutte contre le tabagisme, les dépistages organisés des cancers du sein et colorectal, la réforme de la médecine du travail… Autant de dispositifs qui vont dans le bon sens. Mais ils restent insuffisamment financés et insuffisamment coordonnés pour produire un impact économique significatif à l’échelle nationale.
La réforme du financement de la santé est au cœur du débat. Tant que les acteurs du système seront principalement rémunérés pour les actes curatifs réalisés, la logique économique restera défavorable à la prévention. Des modèles de paiement à la valeur, qui rémunèrent les professionnels de santé sur la base des résultats obtenus pour les patients plutôt que sur le volume d’actes, commencent à être expérimentés. Ils pourraient changer la donne en alignant les incitations financières avec les objectifs de santé publique.
Le rôle des acteurs privés dans le financement de la prévention
Les mutuelles et compagnies d’assurance santé ont un intérêt financier direct dans la prévention. Moins leurs assurés tombent malades, moins elles remboursent. Cette logique commence à se traduire par des offres concrètes : remboursement de séances de sport, programmes de coaching nutritionnel, applications de suivi de santé, incitations financières pour les comportements sains.
Ces initiatives sont intéressantes mais soulèvent aussi des questions sur la privatisation de la prévention et sur les risques de discrimination selon l’état de santé ou le mode de vie. L’équilibre entre incitation individuelle et solidarité collective est délicat à trouver. La prévention ne peut pas reposer uniquement sur la responsabilité individuelle, au risque d’oublier que les comportements de santé sont aussi déterminés par des facteurs sociaux, économiques et environnementaux qui dépassent le simple choix personnel.
Ce qui est certain, c’est que la question de la prévention en santé n’est plus seulement médicale. Elle est devenue un enjeu économique de premier plan, qui interroge la façon dont nos sociétés organisent et financent la protection de la santé de leurs citoyens. Repenser cette organisation, c’est non seulement une nécessité budgétaire, mais aussi une opportunité de construire un système plus juste, plus efficace et plus durable pour les générations à venir.
